14 Juillet

14 juillet 2016

Par Ingrid

Catégorie : Articles

Ils me fatiguent avec leurs questions, toujours les mêmes, leurs remarques déplacées, leur air de supériorité. Ils me fatiguent parce que je suis comme eux, je connais le moindre de leurs travers, je pourrais finir toutes leurs phrases. Je fonctionne selon le même mode d’emploi (eh, on est bien du même moule). Je me demande encore parfois si je leur ai déjà tant ressemblé. Ai-je déjà clamé trop fort en public que fiction pulpeuse était vraiment une traduction pourrie? Que c’est bizarre de descendre par l’avant du bus? Que c’est combien, déjà, le tip?
(La réponse est probablement oui.)

Je les reconnais toujours. Au premier coup d’œil. C’est quelque chose dans le profil. Acéré. Ambigu. Familier. Je les regarde. Ils ne me voient pas. Je ne fais plus partie des leurs. Moi, je suis en collant par moins trente-cinq, je maudis les écureuils et je sais dans quel rayon du IGA se trouve la crème sure (la quoi?). Je ne suis plus de leur monde. Devant les fraîchement débarqués, je me sens parfois comme une grande prêtresse, et je délivre mes oracles avec un air pénétré : « Pour le tip calculer, il te faut quinze pour cent ajouter. » « Homme qui ne veut point suer, dans le métro son écharpe doit retirer. »

Malgré tout. Je les aime, les comme moi, qui serrent entre leurs doigts un passeport brun-rouge dans la file des douanes, ont un sac Eastpack sur le dos et s’esclaffent trop fort sur Saint-Denis, engoncés en septembre dans un duvet trop chaud. Je râle, mais au fond, j’ai toujours envie de courir les prendre dans mes bras et de leur parler en même temps de saucisson et des prochaines élections.

Ma fibre patriotique ne vibre habituellement que lorsque notre bateau fait naufrage (et en finale de Coupe du monde), mais j’ai ce petit serrement dans le cœur à l’idée qu’aujourd’hui, je serai loin de la place d’où partiront les feux d’artifice, loin des flonflons des bals musette et de cette force douloureuse et magique qui traverse le pays, le soir du 14 Juillet; loin de ce frisson séculaire au goût de sang et de victoire qui parcourt les vallons, les villages et la mousse millénaire des bois dans la nuit de l’été, rafraîchit les vieilles pierres et fait bruisser les peupliers.

À tous les enfants de la patrie, à tous les partis, à tous ceux qui y reviennent, à tous ceux qui l’aiment,

Bonne fête nationale.