Comment traduire industry?

10 avril 2015

Par François

Catégorie : Articles

J’aime à répéter, dans mes formations, qu’au sens traditionnel, le mot industrie en français se rapporte essentiellement à ce qu’on appelle le secteur secondaire, soit celui de la transformation (métallurgie, automobile, textile, etc.), par opposition aux secteurs primaire (agriculture, mines) et tertiaire (services). Donc, on ne pourrait pas dire, par exemple, « l’industrie touristique ».

Sauf que je n’ai jamais pu faire cet énoncé avec une grande assurance. Et que quand je le fais, je me sens obligé d’insister sur les mots « au sens traditionnel » et « essentiellement ». Pourquoi? Parce que je ne suis ni fou ni aveugle : je vois bien que des expressions comme industrie du tourisme et industrie du livre sont implantées dans l’usage. Diantre! Même le Petit Robert les consigne sans sourciller, et même les langagiers – notre propre camp – parlent allégrement d’industries de la langue!

Ce constat m’oblige à nuancer mon point de vue, mais ne l’annule pas. Car si on veut parler d’usage, parlons d’usage.

Certes, on ne peut nier que le mot industrie n’est pas réservé au secteur secondaire en français. Mais on ne peut nier non plus que dans la vraie vie, le mot secteur est également très fréquent, voire plus, que le mot industrie quand on parle du secteur tertiaire.

Autrement dit, le traducteur qui invoque l’usage pour traduire systématiquement industry par industrie pourrait bien voir son argument se retourner contre lui.

Mais ce fameux usage, comment le vérifier? C’est une chose qui est aujourd’hui possible grâce aux fonctions statistiques de Google1.

Comparaison entre industrie et secteur d’une part et industry et sector d’autre part

Je suis donc amusé à comparer la fréquence relative des mots secteur et industrie. Je me disais que si mon hypothèse était vraie, je constaterais que si le mot industrie est utilisé, le mot secteur demeure plus fréquent, tout en continuant de correspondre à des cas où l’anglais utilise industry. J’ai donc fait la recherche avec différents syntagmes comme industrie touristique/secteur touristique, etc. Voyons ce que j’ai trouvé.

Industry, fig. 1

La figure 1 montre que pour tous les syntagmes étudiés sauf dans le cas du camionnage (pour une raison que j’ignore), le mot secteur reste plus fréquent en français que le mot industrie. Fait à souligner, le corpus (Google en entier) comporte un bon nombre de traductions, donc de textes influencés par l’anglais, et il y a donc fort à parier que la prépondérance du mot secteur serait plus élevée si on ne regardait que les textes rédigés directement en français.

Voyons maintenant ce qui se passe du côté anglais.

On constate sans surprise que c’est ici le mot industry qui l’emporte nettement, sauf cette fois dans le secteur bancaire (mais le mot industry reste plus fréquent en anglais que le mot industrie en français dans ce domaine aussi). C’est dans le domaine des assurances que le contraste entre l’anglais et le français est le plus fort (plus de 90 % d’occurrences de secteur en français et même proportion pour industry en anglais).

Que faut-il conclure? Que le réviseur qui refuserait systématiquement le mot industrie dans ce genre de contexte ferait preuve d’un dogmatisme de mauvais aloi, mais aussi que le traducteur qui invoquerait l’usage pour traduire industry par ce mot se devrait tout de même, selon sa propre logique, de traduire régulièrement industry par secteur s’il prétend à une certaine idiomaticité.

Autres façons de traduire industry

À titre de complément, ajoutons que le mot secteur n’est pas la seule solution de rechange à industrie. On peut citer par exemple le mot filière, ainsi défini dans le Petit Robert : « Ensemble des activités productrices qui, de l’amont à l’aval, alimentent un marché final déterminé. » Le Petit Robert donne comme exemples la filière agroalimentaire et la filière bois. Il est entendu que le mot filière a une connotation un peu différente et un sens un peu plus précis que secteur. Il n’empêche que ce mot se traduit généralement par industry. On ne saurait non plus passer sous silence l’expression filière éolienne (wind energy industry), étonnamment peu utilisée par les traducteurs alors qu’elle revient presque immanquablement dans les textes écrits en français sur la question.

Mais il y a encore plus simple et efficace. Ainsi, le Robert & Collins traduit the tourist industry par le tourisme tout simplement. Et c’est un fait qu’en français, on dira facilement (quoique dans un registre particulier mais tout de même légitime) des phrases comme « il travaille dans le bâtiment » ou « on a perdu des emplois dans les pâtes et papiers ». Autrement dit, l’article défini peut faire le travail à lui tout seul.

À la place des simples constats statistiques qui précèdent, certains préféreraient peut-être qu’on interdise ou autorise sans ambages la traduction d’industry par industrie, ou encore qu’on explique clairement les différences sémantiques entre secteur et industrie. Nous n’irons pas sur ce terrain glissant. Nous sommes en fait en présence ici de ce qu’on appelle un anglicisme de fréquence, ce qui ne nous autorise pas à l’interdire mais nous permet d’en dénoncer l’abus. Quant à l’application de ce principe au quotidien, il faudra s’en remettre au jugement professionnel des traducteurs. Tout ce que je souhaite, c’est que cet article augmente les chances que ce jugement soit éclairé.

 
1 Je suis parfaitement conscient des limites de l’outil de calcul statistique de Google. Aussi pourra-t-on disqualifier totalement mes propos en me disant que cette source n’est pas fiable. Il reste que ces propos sont d’abord et avant tout inspirés d’une observation empirique que chacun peut faire, et que même si les chiffres de Google sont sujets à caution, il serait étonnant que la tendance constatée dans les lignes qui suivent soit complètement contraire à la réalité.