Défense et illustration du « on » à l’usage de la gent traductrice

6 février 2019

Par François

Catégorie : Articles

Oui, on peut écrire « on » dans un texte administratif. Et juridique. Et technique aussi.


J’avais déjà plusieurs années d’expérience la première fois qu’un client m’a téléphoné pour critiquer le fait que j’avais employé un « on » dans une traduction. La réviseure en question, qui n’osait m’attaquer de front, s’est contentée de dire : « Vous savez, le on, dans la langue administrative… » C’est là que j’ai vaguement compris que j’avais profité d’un privilège insigne en utilisant ce mot en toute impunité depuis si longtemps. J’étais d’autant plus étonné, en l’occurrence, que la phrase incriminée disait quelque chose comme : « On trouvera le rapport à l’adresse www.sitequelconque.com. » Non seulement je ne voyais pas ce qu’on pouvait reprocher à ce banal « on », mais j’étais au contraire très heureux et plutôt fier d’avoir ainsi évité le déshonorant « disponible » (« Le rapport est disponible à l’adresse… ») par une tournure que je jugeais résolument idiomatique. (Depuis lors, j’ai réhabilité « disponible » dans mon vocabulaire, mais on en reparlera une autre fois. La vie de traducteur, on le voit, ce n’est pas de la tarte.)

C’est par la suite, en révisant moi-même des sous-traitants, que j’ai constaté des « on » maladroits dans les traductions et que j’ai commencé à comprendre. J’ai ensuite vu quelques textes mettant en garde les traducteurs contre ce mot, et j’ai finalement compris qu’un phénomène trop courant dans le monde de la traduction s’était reproduit ici : une mise en garde légitime s’accompagnant d’explications floues s’était transformée, par un curieux jeu de téléphone arabe, en une interdiction dogmatique.

J’ai déjà chanté les louanges du « on » pour la langue promotionnelle; permettez-moi de pourfendre encore une fois les préjugés dont fait l’objet ce petit mot innocent, cette fois dans les domaines de l’administration, du droit et de la technique.

Pourquoi dit-on que le « on » est déplacé dans certains textes?

Parce qu’il l’est parfois. Mais pas toujours. Pour commencer, il faut préciser qu’il existe en fait en français au moins trois sortes de « on ».

  • Le « on » qui est un « nous » familier, comme dans : « On est allés au cinéma hier soir. » Ce cas de figure peut être éliminé d’emblée, car les traducteurs n’ont pas vraiment tendance à l’utiliser dans les textes administratifs, juridiques ou techniques (à juste titre).
  • Un « on » qui semble vouloir cacher maladroitement l’agent, comme dans : « On a décidé de resserrer les règles de sécurité. » Ce « on »-là est effectivement incongru, et il résulte souvent d’une traduction inappropriée d’un passif anglais. Pensons par exemple à The committee was asked to… = « On a demandé au comité de… ». Je soupçonne que c’est celui-là qui a fait sourciller certains réviseurs et observateurs – à bon droit – et qui les a amenés à jeter l’anathème sur lui, de façon toutefois peut-être trop péremptoire.
  • Car il y a un troisième « on », qui est celui-là tout à fait impersonnel, comme dans : « On trouvera de plus amples renseignements à la page 46. » Dans ce cas-ci, contrairement au cas précédent, le lecteur n’est pas amené à se demander : « Qui est ce on qui trouvera des renseignements à telle page? » Ce « on » est tout à fait légitime, et existe depuis toujours dans les textes des domaines qui nous intéressent ici.

Comment peut-on affirmer que le « on » a sa place dans les textes administratifs et juridiques?

Tout simplement en le constatant. Déjà, grâce aux distinctions qui précèdent, on peut séparer les pommes des oranges et comprendre que la réhabilitation du « on » dans la langue juridico-administrative n’invalide pas en soi la condamnation qui fut notre point de départ. C’est juste que cette condamnation ne doit pas être généralisée.

Voici quelques exemples d’utilisation du « on » qu’on trouve facilement dans des textes administratifs de bonne tenue, des deux côtés de l’Atlantique :

  • Cependant, on constate que diverses matières […] sont trop souvent acheminées vers les lieux d’élimination. (Politique québécoise de gestion des matières résiduelles)
  • On trouvera de l’information détaillée sur les pratiques de l’Institut en matière de confidentialité aux sections suivantes : […]. (Institut de la statistique du Québec)
  • Lorsqu’on téléphone à une personne et qu’on est accueilli par une boîte vocale ou un répondeur, la politesse demande qu’on laisse un court message. On donne son nom, sa fonction, le nom de l’entreprise ou de l’organisme pour lequel on travaille, son numéro de téléphone et l’objet de son appel. (Banque de dépannage linguistique [OQLF])
  • Dans le frigo des douanes de l’aéroport d’Orly, on peut trouver du singe, du pangolin ou de l’antilope. […] Dès lors, une question se pose : que peut-on ramener de l’étranger? […] On distingue notamment deux types de produits : […] (Ministère de l’agriculture et de l’alimentation [France])
  • Parallèlement, on observe une convergence des contenus et services numériques [...]. (SPF Économie [ministère de l’Économie de Belgique])

Voici maintenant quelques exemples dans la sphère juridique :

  • L’enfant chez qui on suppose un déficit auditif central n’est pas présumé handicapé […]. (Règlement sur les impôts [Québec])
  • On croit comprendre du jugement de première instance que la juge aurait été encline à […]. (Cour d’appel du Québec)
  • On calcule sur tous ces biens, eu égard à la qualité des héritiers qu'il laisse, quelle est la quotité dont le défunt a pu disposer. (Code civil [France])
  • L'agent immobilier n'étant pas un professionnel de la construction, on ne peut lui reprocher de ne pas avoir détecté les vices en cause […]. (Cour d’appel de Paris)

Et dans le technique?

Ce n’est pas que dans le juridique et l’administratif que les préjugés de la gent traductrice à l’égard de notre ami à deux lettres ont la vie dure. Ainsi, dans un cours de Magistrad où je faisais l’apologie du « on », une traductrice technique a tenu d’emblée à faire une mise en garde : « La langue technique n’aime pas le on. » Je réagis bien sûr avec scepticisme… et dès la pause, je lui ai trouvé des exemples du contraire. Si vous êtes en traduction technique, l’ouverture de cette porte devrait vous intéresser. Je me contenterai ici d’une seule citation, éloquente par ailleurs, sachant que vous me faites confiance quant à ma capacité d’en trouver d’autres au besoin. Ceci est carrément tiré d’un traité d’électricité :

  • Ce modèle n’est utilisable que si on se limite aux grandes dimensions devant la longueur d’onde λ, tant pour l’observation que pour l’interaction. En effet, si on agit sur une onde lumineuse avec un objet de l’ordre de grandeur de la longueur d’onde, les perturbations locales des champs sont importantes. Le modèle implique qu’on les néglige. On suppose donc que les dimensions des objets sont beaucoup plus grandes que la longueur d’onde […]. On peut décrire l’onde quasi-plane admise dans le modèle par l’équation : […].

Alors, on fait quoi?

Il importe de préciser que je ne dis pas qu’on peut utiliser des « on » n’importe où et n’importe quand. J’ai expliqué plus haut la différence entre les trois « on ». Notons au passage que la plupart des « on » répréhensibles sont suivis d’un passé composé, et que ceux qui sont acceptables et courants sont plutôt suivis d’un verbe au présent. Ce n’est pas une règle absolue, mais ça peut orienter le traducteur dans un premier temps. Ceux qui souhaitent avoir des d’explications plus complètes pourront se reporter à l’article éponyme du Traducteur encore plus averti. Mais si déjà, par ce billet de blogue, j’ai pu ouvrir un peu les vannes pour autoriser mes collègues à utiliser davantage ce petit mot si pratique et si léger, j’aurai déjà atteint mon but.

Car il n’y a rien de plus triste que de voir des traducteurs, premiers diffuseurs de la langue, asphyxier un mot en voulant bien faire.