Enfants des villes

11 juin 2015

Par Ingrid

Catégorie : Articles

Hier soir, Montréal bleue et rousse dans le vent tiède les bouches d’aération puantes de Sainte-Catherine molle et nauséeuse mais au fond de l’air, l’été. Sainte-Catherine la sale la paresseuse la fille courant d’air, mais la préférée, la fière, l’enviée. Les pieds nus claquent sur les trottoirs brûlés par les crachats blanchis par la poussière qui flotte toujours par ici. Les épaules nues brunes blanches grises des hommes des femmes et des autres, de ceux qui rient trop fort qui ne marchent pas droit, de ceux qui vont lentement et vont sans savoir où.

Dans l’air délicieux j’ai des palpitations terribles, tous les autres étés de Montréal les douloureux les tremblants les révolutionnaires me montent à la gorge, même ceux que je n’ai pas connus, quand j’étais une enfant dans un autre pays. Le bruit des couverts en terrasse et le goût de Pabst Blue en suspension restent accrochés au-dessus de nos têtes avec les boules roses, entre les arbres de ville assoiffés.
Y a-t-il une autre liberté plus belle que de marcher seul sur Sainte-Catherine un soir de mai?

Le ciel clinquant rend toute la folie accumulée depuis des mois à crever de froid, la glace se brise le vent se lève des vers me montent à la tête comme un alcool brûlant, je les murmure sans bouger les lèvres, d’un bon pas. Je me sens si jeune, moi qui le suis sans jamais le ressentir vraiment. Je pourrais danser ici sur la rue bleue entre ce dos courbé sur sa guitare et ce chien qui halète, avec la musique dans ma tête et les trois pauvres étoiles qu’on nous a laissées à nous les enfants des villes.
J’essaye d’halluciner encore plus fort, de voir plus loin, de toucher du bout des doigts la vie la mort l’amour.

Et j’arrive à ma porte.