Fluctuat nec mergitur

17 novembre 2015

Par Ingrid

Catégorie : Articles

Extraits de journaux grisâtres dans le livre d’histoire, étudiés d’un œil distrait en croquant le visage du prof dans la marge de mon cahier à grands carreaux. Noms de présidents, morts et enterrés, qui se confondent en visages austères et blancs. Date à retenir. Ce sera au contrôle. 1942, c’est très vieux, le rideau de fer, ça date pas d’hier, 1957, année désuète, la menace nucléaire, j’en ai rien à faire. Je dois apprendre, je dois savoir. Mais au fond, c’est juste un cours d’histoire.

Ce n’est pas la vie.

La vie c’est moi, c’est la sonnerie des cours, c’est le carambar de la sortie, c’est ma mère qui m’emmène au cinéma, c’est 2003. C’est un nouveau pantalon, c’est la campagne au mois de juin, c’est la dissertation d’anglais pour lundi, c’est le concert de ce soir avec ma meilleure amie. La vie, c’est la réunion parents-profs, c’est écouter Brassens dans la voiture, c’est l’heure de la cantine, c’est avoir seize ans, c’est ma sœur qui rit, c’est rentrer à minuit. La vie c’est aussi 2015, c’est vivre ailleurs, vivre loin, c’est prendre la ligne orange tous les matins. C’est passer à travers chaque jour le cœur léger, sans jamais avoir peur de demain.

Moi, je croyais vraiment que toute la vie serait ainsi. Que tout ce que j’avais à faire, c’était de traverser chaque jour le cœur léger. Que la guerre était pour les morts, et que la mort, c’était pour les autres.

Je ne savais pas que je faisais déjà partie de l’histoire. Qu’il n’y avait pas d’âge minimal. Que le déluge n’attendra pas forcément que j’aie disparu depuis mille ans, et que les balles ne me contourneront pas si je leur dis que je n’y suis pour rien. J’aurai beau être en train de danser, être jeune, ne croire en rien, ne haïr personne. J’aurai beau être au pays des Lumières et des droits de l’homme.

Ses fluctuat nec mergitur
C’était pas d’la littérature
N’en déplaise aux jeteurs de sort
Aux jeteurs de sort
[…]

Dire que l’histoire est en marche, c’est simplement réaliser soudain que l’on se trouve à bord.