L’énigme de l’acier

10 juin 2019

Par Edgar

Catégorie : Articles

Dominique Locas

Je soulève des haltères depuis janvier 2013. Fin 2012, je commençais à avoir mal au bas du dos (travail assis) et souvent à l’avant-bras (clics de souris). Je me suis donc acheté une barre d’exercice de 20 lb avec des disques en vinyle. J’ai commencé à m’exercer trois fois par semaine.

Au bout d’un mois, mes douleurs avaient disparu, et ma force augmentait rapidement. Mon ensemble de poids étant limité à 120 lb, je me suis procuré une barre olympique avec 400 lb de fonte; ainsi débuta mon odyssée.

J’ai poursuivi l’entraînement chez moi méthodiquement; ma force et ma masse musculaire ont fait des progrès à peu près linéaires pendant deux ans. J’écris mes propres programmes. Mes deux levers de prédilection sont le développé classique et le soulevé de terre. Il est plus facile de gagner en force quand on se consacre à deux ou trois levers, qu’on finit par maîtriser.

Développé classique, dit « développé strict » : du sol, la barre est épaulée d’un seul mouvement, puis développée au-dessus de la tête à l’aide des seuls bras et épaules. Mon record est de 239 lb. En janvier 2013, j’ai commencé avec 60 lb quand ma limite était d’environ 120 lb.

Soulevé de terre : du sol, la barre est soulevée bras tendus jusqu’au haut des cuisses, l’athlète terminant en position debout. Record personnel : 554 lb. J’ai débuté avec 120 lb (limite estimée à 250 lb).

Bref, j’ai donné à mon corps une force plus proche de son véritable potentiel. Mes marches quotidiennes aller-retour entre le bureau et mon domicile complètent le tableau. Les poids et haltères étant une forme d’exercice particulièrement intense, mes autres activités sont de faible intensité. C’est une question d’équilibre.

J’ai énormément lu sur les haltérophiles du début au milieu du XXe siècle, le point en commun avec moi étant l’absence de produits dopants. Mon style d’entraînement (trois fois par semaine, travail en séries de 1 à 5 répétitions, etc.) est calqué sur le leur. Beaucoup d’entre eux soulevaient leurs poids chez eux et créaient leurs programmes. Moi de même. Fait intéressant : de récentes études ont documenté l’efficacité de leurs méthodes pour les sportifs non dopés.

Un point sur lequel j’insiste : je manie toujours des charges que je maîtrise parfaitement. Mes résultats sont excellents quand je me concentre sur la qualité des levers et l’accélération de la barre. Pour la force maximale, il y a un équilibre à conserver entre masse et accélération, lequel se situe entre 65 et 90 % de la capacité limite. Ainsi, mon meilleur développé se situant à environ 240 lb, mes charges d’entraînement varient entre 160 et 215 lb.

Utiliser des charges excessives ne m’a jamais rien valu. Une barre trop lourde – tout comme les séries trop longues – rend l’exécution du lever inconstante, ce qui compromet la coordination, sans compter la fatigue et le risque de blessure. Or, les progrès en force passent par une coordination supérieure.

Ce n’est pas moi qui ai inventé ça. Le grand Yuri Vlasov, champion olympique poids lourd à Rome en 1960, m’a conseillé exactement cela quand il m’a écrit en 2015. À l’entraînement, la qualité des levers ne doit jamais être sacrifiée au profit de l’ego, qui a toutefois son rôle à jouer : quand vient le temps de se surpasser, c’est un monstre libéré de ses chaînes.

Yuri Vlasov exécutant un épaulé-jeté.
Yuri Vlasov exécutant un épaulé-jeté.
Yuri Vlasov l’écrivain.
Yuri Vlasov l’écrivain.

Quand la bonne technique a été répétée en leitmotiv semaine après semaine, mes mouvements suivent machinalement la trajectoire optimale, d’où un gain d’efficacité pendant un effort limite. C’est devenu un réflexe acquis.

Ma séance typique commence par des échauffements avec une barre vide. Cela fait, j’entame mes développés avec 85 lb, puis viennent 135 lb, 155 lb, etc. Après cela, j’exécute quelques séries d’épaulés ou d’arrachés et, parfois, c’est suivi d’une variante de développé. Enfin, c’est l’heure du soulevé de terre, dont la charge varie beaucoup d’une fois à l’autre : généralement entre 300 et 480 lb, la séance pouvant être légère, moyenne ou lourde.

La valse de l’acier dure habituellement deux heures, parfois plus, souvent moins. Mes muscles, os et tendons sont sollicités de la tête aux pieds. Ce travail fatigue tout le système.

Ainsi, j’exerce tout mon corps trois fois par semaine. Cette façon de faire était très courante avant l’apparition des stéroïdes. La plupart des haltérophiles d’alors s’entraînaient trois ou quatre fois par semaine après avoir découvert que cela produisait les meilleurs résultats, surtout pour l’athlète amateur travaillant à temps plein.

En lisant sur ces hercules du passé, j’ai découvert une philosophie de la force complètement différente. Rien à voir avec la culture d’excès qui prévaut de nos jours : excès dans le dopage, excès dans les charges utilisées, excès de perfectionnisme nourri de selfies Instagram, excès verbalisé par le terme sport extrême. Cette glorification de l’excès m’inspire un dégoût certain. On saigne la santé à long terme sur l’autel du spectaculaire. Tout pour avoir l’air hot.

La majorité des jeunes qui étaient hardcore dans les années 1990, quand ils arboraient fièrement leurs tank-tops fluo, ne lèvent plus grand-chose aujourd’hui. Ça me fait songer à ce que Doug Hepburn* a écrit sur ceux qui se dopent durant leur vingtaine : leurs résultats à court terme sont fantastiques, mais quand ils arrivent à 45 ou 50 ans, ils sont moins forts que celui qui s’est entraîné naturellement toute sa vie.

* Doug Hepburn (1926-2000), qui fut le seul haltérophile canadien champion du monde poids lourd; il gagna ce championnat à Stockholm en 1953. À cette occasion, il établit un record du monde au développé en réussissant 371 lb… facilement, limité qu’il était par son épaulé en raison d’une cheville « soudée » (vestige d’un pied bot redressé).

Doug Hepburn, John Davis et Humberto Selvetti.

Les autres médaillés sont, de gauche à droite, John Davis des États-Unis et Humberto Selvetti de l’Argentine – tous deux des légendes. Doug Hepburn n’a jamais eu la reconnaissance qu’il méritait au Canada. De retour à Vancouver, il a été accueilli sans plus d’égards que s’il avait gagné un concours de lancer de fers à cheval à Calgary, lui qui avait été reçu par un public en liesse à l’aéroport de Stockholm… avant la compétition!

Les haltères, moins la culture de l’excès, qu’est-ce que ça donne? L’authentique satisfaction d’un lever réussi. Le sentiment de continuité dans une tradition héritée des Grecs. La faculté de faire fuir les morts-vivants, ici allégories du mal de vivre. Le corps, ses vertus, son rythme naturel. Des facultés avivées par l’exercice régulier, qui donnent plus de couleurs à la vie et rendent les lectures plus vivantes. Un antidote naturel contre la médiocrité physique, intellectuelle et spirituelle. Nosce te ipsum, quod oculum solum habes! Anonyme. (Connais-toi toi-même, car tu n’as qu’un œil!)