Un conte de Noël

21 décembre 2015

Par Ingrid

Catégorie : Articles

Notre histoire se passe à Montréal le 25 décembre 2067. Le jour s’était levé, gris et morne, sur un pays agonisant, ravagé par la troisième guerre mondiale depuis bientôt six ans. Pour la troisième année, le gouvernement fédéral avait aboli les jours fériés; la population, avait-il déclaré dans un communiqué, se devait de servir son pays et de participer à l’effort de guerre en tout temps. On ne pouvait plus se permettre de chômer. Noël était donc passé à la trappe, en même temps que le Nouvel An, Pâques et l’Action de grâce.

C’est ainsi qu’en ce matin du 25 décembre, sous un ciel bas qui se délitait en gros flocons lourds, hommes et femmes marchaient tête basse dans les rues pour aller accomplir leur devoir.
Au 5225 de la rue Berri, dans un bâtiment de briques à moitié en ruine, mutilé par les bombes, un cabinet de traduction tentait tant bien que mal de s’atteler à la tâche.

Depuis le début de la guerre, les équipes du cabinet avaient été dissoutes : à quoi bon avoir des traducteurs et traductrices spécialisés dans le droit, les finances ou la communication, puisque tous les cabinets du pays avaient reçu l’ordre de traduire uniquement les textes qui présentaient un intérêt vital, c’est-à-dire les textes de guerre? Règlements sur les nouveaux pouvoirs des commandants des armées, noms des soldats ayant péri au combat, communiqués sur le rationnement, nouvelles du front et propagande nationale étaient les seuls documents que recevaient désormais les traducteurs.

L’abattement se lisait sur tous les visages. Dos voûté, les traducteurs ouvraient leurs dossiers pour reprendre les textes infâmes qu’ils avaient laissés en suspens la veille. Leurs doigts raides de froid martelaient les touches durcies de leur clavier dans un clapotement funèbre. Les corps tremblaient, les joues pâlissaient et les cœurs se serraient à mesure que les horreurs de la guerre arrivaient en rafale dans leur boîte de courriels.

Soudain, à neuf heures, tous les employés reçurent un message pour le moins étrange. Les responsables des assignations, en panique, annonçaient que quelqu’un avait osé outrepasser les directives gouvernementales et leur envoyer une soumission. Pire encore, ce client mystérieux, qui avait simplement signé « P. N. », demandait à ce que le travail soit fait gratuitement, soi-disant parce que « c’était Noël ». On avait catégoriquement refusé, mais les textes, par un moyen qu’on ne savait expliquer, parvenaient à se faufiler entre les mailles de la technologie numérique et arrivaient par centaines dans les ordinateurs des traducteurs. Tout le bureau était en émoi. Débordant de curiosité, les employés ouvraient les textes qui déboulaient dans leur boîte de réception. Quelle ne fut pas leur surprise de voir ce que cet étrange client sorti de nulle part leur avait envoyé! À l’un, on demandait de réviser un cantique; à une autre, on demandait de traduire la description d’un savoureux menu des Fêtes. Un troisième devait faire la correction d’épreuves de la liste des cadeaux que le père Noël avait distribués. Tous avaient reçu une montagne de textes joyeux et légers. Dans toute la pièce, les exclamations de joie fusaient, les rires réchauffaient l’atmosphère et les doigts couraient sur les claviers dans un joyeux tapage. Jamais depuis le début de la guerre le cabinet n’avait connu de visages aussi souriants. L’allégresse dura tout l’après-midi.

Jamais les traducteurs du 5225 de la rue Berri n’oublièrent ce mystérieux « P. N. » et ce merveilleux 25 décembre, où la magie de Noël avait fait renaître la joie dans leur cœur et dans leur ordinateur.